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10 déc. 2014

L'entreprise, socle de prospérité - Robert Dutton pour Les Affaires

Texte du Journal Les Affaires - Publié 22 novembre 2014

Écrit par Monsieur Robert Dutton, entrepreneur en résidence de l'École d'Entrepreneurship de Beauce

...

Un sondage effectué par CROP il y a environ un an dégage un portrait troublant du rapport des Québécois avec l’entreprise. Je rappelle trois de ses conclusions :

  • 48 % des Québécois croient que « Dans la société actuelle, les entreprises nuisent beaucoup plus à la société qu’elles ne l’enrichissent. »
  • 56 % des Québécois croient qu’« Ultimement, quand les entreprises et les entrepreneurs créent beaucoup de richesse, très peu rejaillit sur la société. »
  • 56 % des Québécois croient que « Les gouvernements doivent donner la priorité à la redistribution des richesses existantes et à la justice sociale » (par opposition à donner la priorité aux initiatives entrepreneuriales pour stimuler la croissance).

Ces conclusions m’amènent à faire quatre constats.

Premier constat : il reste, en chacun de nous, un vieux fond de chasseur-cueilleur – cet ancêtre préhistorique qui prélevait une richesse qu’il n’avait pas produite. Pourtant, depuis que l’Homme a commencé à cultiver la terre et à élever des animaux, la richesse ne se prélève plus, elle se crée. Or la création de richesse est un exercice qui est toujours à recommencer, à seule fin de maintenir le niveau de vie. Si on veut en plus accroître son niveau de vie, il faut arriver à le faire de façon toujours plus productive.

Deuxième constat : une proportion élevée de Québécois semblent mal comprendre que l’entreprise est essentielle à la création de richesse et, surtout, à l’enrichissement par l’accroissement de la productivité. Depuis les travaux du prix Nobel d’économie Ronald Coase dans les années 1930[1], nous comprenons que l’entreprise existe parce qu’elle réduit les « coûts de transaction » : elle simplifie l’organisation du travail, la prise de décision, l’investissement. Et elle rend un patron imputable du résultat d’ensemble. L’entreprise mobilise et solidarise le capital, le travail et le savoir vers l’accomplissement efficace et productif de sa mission. La recherche de productivité est la seule raison d’être de l’entreprise. Et le système concurrentiel assure que la croissance de cette productivité soit pour l’entreprise une condition de survie à long terme.   Bref : sans entreprise, pas de création de richesse.

Troisième constat : une majorité de Québécois ne réalisent pas à quel point l’entreprise ne fait pas que créer de la richesse; elle la distribue.   Commençons par le fait que les salaires représentent plus de 50 % du PIB québécois de 2012 (Institut de la Statistique du Québec). Si on ajoute à cela les profits nets des entreprises individuelles (artisans, travailleurs indépendants, etc.), on arrive à 60 % du PIB. Les profits des sociétés représentent 13 % du PIB. Or, ces profits, à qui appartiennent-ils? En très grande partie à des institutions, qui détiennent des actifs financiers au nom de tous les Québécois : la Caisse de dépôt est l’actionnaire le plus important du Canada. En outre, 70 % des familles québécoises détenaient en 2005 en moyenne 165 000 $ chacune d’actifs financiers, par l’intermédiaire de régimes de retraite privés (régimes d’employeur, REER, FERR et autres)[2]. Bref, la propriété et les profits des entreprises, et particulièrement des grandes, sont largement distribués. Les revenus et le patrimoine sont-ils distribués de façon optimale? La distribution des richesses pourrait-elle être plus équitable? Peut-être. Mais il s’agit d’un autre débat, qui – j’ose l’affirmer -- ne concerne pas l’entreprise.

Mon quatrième constat, en effet, est celui-ci : on a facilement tendance à attribuer à l’entreprise des situations qui ne la concernent absolument pas – au premier chef les inégalités et les problèmes de notre société. Les sociétés développées les plus égalitaires du monde – Norvège, Danemark, Finlande, Belgique… -- sont tributaires d’entreprises locales et étrangères pour créer leur richesse. Les Statoil, NorgesGruppen, Aker ASA (Norvège), Lego, Maersk, Carlsberg (Danemark), Nokia, Stora ou Kone (Finlande), Delhaize ou Inbev (Belgique) sont des multinationales qui créent de la valeur, des emplois et des recettes fiscales chez elles et à l’étranger. Et dans beaucoup d’endroits au monde, la prospérité cohabite fort bien avec la justice sociale et l’égalité des chances. L’entreprise n’est donc pas l’ennemie de la justice. Au contraire.

Certes il n’y a pas que les multinationales. Ici comme ailleurs, des centaines d’entreprises de taille petite ou moyenne, généralement méconnues, sont des créateurs de richesse et des moteurs de croissance, grâce à l’innovation et à la productivité. Par exemple, j’ai le privilège de bien connaître d’Exo-S, une entreprise peu connue de Sherbrooke, qui a des usines au Québec, aux États-Unis et au Mexique, et qui vend ses produits thermoplastiques aux plus importants fabricants d’automobiles. Des exemples comme ça, il y en a des dizaines au Québec, dans tous les secteurs d’activités. Mais comme ces compagnies sont privées, comme elles s’adressent souvent aux marchés des autres entreprises, elles sont peu médiatisées… jusqu’à ce qu’elles ferment une usine.

Les entreprises, c’est comme les parents et les amis. On n’y fait pas assez attention, jusqu’à ce qu’ils nous quittent.


[1] Coase, Ronald H., « The Nature of the Firm », Economica, 1937.

[2] Institut statistique du Québec, 2005.

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